dimanche 30 mars 2008

Renault Dacia. La grève générale se poursuit

Roumanie. Rencontre avec les salariés de l’usine de Pitesti-Mioveni. Payés une misère par le groupe français, ils sont en grève générale pour exiger une rémunération décente. Plus aucune Logan ne sort de la chaîne de production.

L’accès à l’intérieur de l’usine Renault de Pitesti-Mioveni est strictement interdit aux visiteurs. On peut toutefois facilement se faire une idée de l’ambiance qui y règne. Les cloisons de tôle ondulée ne parviennent pas à étouffer les applaudissements, les cris, les coups de sifflet des grévistes. Mihail est l’un d’eux. Il occupe son poste, à l’intérieur de l’usine, depuis 7 heures ce matin, et ne partira qu’à 15 heures C’est son programme habituel. « On attend toujours des offres de la part de la direction, mais pour l’instant il n’y a rien. Les Français ne veulent rien lâcher », explique-t-il, en passant sa tête par une fenêtre. Un groupe de salariés sort de l’usine quelques minutes plus tard, la plupart sont très jeunes : « L’ambiance est très bonne à l’intérieur. On danse, on fait des blagues. Mais on reste déterminé. Demain (jeudi - NDLR) on ira à la manifestation. »

C’est le troisième jour consécutif de grève générale à l’usine Dacia de Pitesti-Mioveni. Sur les 13 000 employés, plus de 7 600 ouvriers, selon les syndicats, ont stoppé leur travail et occupent les salles de montage. En temps normal, 1 300 voitures y sont produites quotidiennement. Depuis lundi, aucune Logan n’est sortie de l’usine et les pertes se chiffrent déjà en millions d’euros.
Le syndicat majoritaire Automobile Dacia (SAD) demande une augmentation de 550 lei (environ 148 euros) brut par mois pour tous les salariés, une augmentation des primes de Pâques et de Noël, et une participation au profit de l’entreprise, à hauteur de 5 % à 10 %. Ion Iordache, l’un des dirigeants syndicaux, se prépare pour une nouvelle rencontre avec la direction, mais il n’attend pas grand-chose. « Ce n’est pas aujourd’hui (mardi - NDLR) qu’on trouvera un accord », lâche-t-il. À un groupe d’ouvriers qui sort de l’usine, il crie : « Demain, n’oubliez pas la manifestation ! » « On n’y sera, t’inquiète pas », lui répond-t-on.

Pour Lordache, mis à part l’augmentation salariale, l’un des enjeux cruciaux de ces négociations est celui des normes de travail. Obligatoire au niveau national pour chaque contrat signé, la direction de Dacia n’en propose toujours pas. « Aujourd’hui, c’est le chef de section qui décide de la masse de travail à effectuer. On ne sait jamais à l’avance », explique-t-il. Les syndicats souhaitent donc un encadrement plus strict du contrat du travail pour éviter toute forme d’exploitation.

Dans le complexe de Mioveni, le salaire moyen brut est de 1 064 lei (288 euros - NDLR) par mois. Mais plus de 2 500 salariés gagnent environ 780 lei brut (208 euros - NDLR) par mois, le salaire minimum offert par Dacia. Un revenu trop faible pour vivre correctement dans un pays qui détient toujours le triste record du plus bas pouvoir d’achat de l’UE, selon les statistiques d’Eurostat de juin dernier. Dernièrement, l’inflation pour les aliments de base, comme le pain ou les produits laitiers, a été particulièrement importante. Aujourd’hui, le prix d’un litre de lait en Roumanie est plus cher qu’en France.

Dans ces conditions-là, Cristian, vingt-six ans, est déterminé à faire plier les patrons. Il habite à 30 km de Mioveni et fait la navette tous les jours pour venir travailler. Une dépense prise en charge seulement pour moitié par la compagnie. « Tout est trop cher. J’ai une famille à nourrir et je n’y arrive plus », dit-il, désabusé. Mihai, lui, n’a que vingt ans. Il gagne 160 euros et c’est sa première grève. « On attend notre augmentation de 550 lei (148 euros - NDLR) et on ne cédera pas pour moins », lance-t-il.

Alors que de plus en plus de jeunes Roumains partent travailler à l’Ouest, attirés par des salaires plus élevés, la politique de bas salaire entretenue par l’entreprise est une stratégie à double tranchant. Les syndicats soulignent d’ailleurs qu’à ce compte-là les entreprises risquent de se heurter à un gros problème de main-d’oeuvre dans les mois à venir.

L’offre légèrement réévaluée de la direction ne convainc pas les syndicats, déterminés à poursuivre la lutte. Suite à de premières négociations mardi, celle-ci propose désormais une augmentation de 67 euros pour chaque employé, contre 39 euros en début de semaine. Elle a également tenté de poursuivre les syndicalistes devant les tribunaux en déposant une plainte pour « non-respect du droit de grève », arguant que les grévistes ne seraient finalement pas suffisamment nombreux au regard du quota exigible par la législation roumaine pour déclencher un mouvement. La décision sera rendue mercredi prochain.

En Roumanie, les revendications sociales sont de plus en plus nombreuses depuis le début de l’année. Dans la fonction publique comme dans le privé, les travailleurs demandent des revenus plus décents. Dans la plupart des secteurs, ils sont parvenus à obtenir des augmentations supérieures à 10 %. Sous la pression des luttes et de ces aspirations sociales, le salaire moyen du pays a connu l’une des plus importantes hausses de l’UE ces dernières années (31 % en 2007 selon l’Institut national des statistiques). Il plafonne cependant encore aujourd’hui à… 350 euros net.

Jonas Mercier
Article paru dans l’édition du 28 mars Correspondance particulière pour le journal l’Humanité.

Source : http://www.humanite.fr/La-Logan-ne-sort-plus-des-ateliers-de-Renault-Dacia

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